Volupté spirituelle féminine

« L’amour est composé d’une seule âme habitant deux corps ». C’est, joliment dit, n’est-ce pas? Et cette « citation » fait fureur sur les réseaux sociaux, d’autant qu’elle est attribuée à Aristote. En fait, il s’agit, pour notre grand malheur, d’un apocryphe. L’on aura beau vous balader du « De Anima » à l' »Ethique à Nicomaque », vous ne trouverez nulle trace de cette trop belle pour être vraie citation pseudo-aristotélicienne. Tout au plus dénicheriez-vous une citation avoisinante, de seconde main qui plus est, (relative à l’amitié et non point à l’amour) vaguement imputée au Stagirite par Diogène Läerce.

C’est que pour le « Premier Maître », comme se plaisent à le nommer les falâcifa, il ne saurait y avoir deux formes, en admettant que l’amour en soit exhaustivement une, pour une seule matière (le corps).

De plus, et c’est là où ça commence à nous concerner directement, l’amour est au nombre des puissances appétitives, dénuées en elles-mêmes de toute rationalité au même titre que les puissances irascibles, leurs effets néfastes ne sauraient être neutralisés qu’en leur opposant ces dernières. Le rôle attribué aux puissances rationnelles se limite à la mise en présence de ces deux puissances irrationnelles afin qu’elles annulent mutuellement leurs affections. D’où cette, acception de déchéance liée à l’amour profane auquel sera opposé l’amour sacré (au moyen d’une sorte de génération spontanée démentie par l’ensemble des processus initiatiques mystiques tant en occident qu’en orient) , et dont on trouvera une invariable survivance dans toutes les religions, non seulement dans les récits religieux (celui d’Adam et Eve notamment), mais même dans certaines expressions que nous utilisons aujourd’hui encore, sans même sourciller, telle que « tomber amoureux » qui dénote d’une faillibilité culpabilisante. Alors qu’en fait l’état amoureux transcende l’enveloppe charnelle et libère des mécanismes immatériels insoupçonnés par l’individu lui-même jusqu’alors. Ouvrant la voie à l’abstraction, voire même à la spiritualité. De sorte qu’il serait plus approprié d’utiliser en l’occurrence l’expression « s’élever amoureux »

Toutes choses, nonobstant l’évidente dimension charnelle de la question, qui font que le sentiment amoureux, de loué qu’il devrait être, revendiqué et à la cantonade clamé, est honteusement tu dans des topoïs hermétiquement clos, s’apparentant davantage aux asiles psychiatriques qu’à l’agora. Et sous couvert d’intimité, les transports amoureux seront proscrits, bannis du domaine public pour être confinés dans les espaces privés. Les projections cinématographiques, les représentations théâtrales, les récitals musicaux, les joutes poétiques, les expositions picturales… et les chambres à coucher, bien entendu, en sont autant d’exemples.

Cloitrer l’amour de la sorte, le réduire à la simple composante charnelle, est non seulement injuste, mais obstrue la voie à l’humanité.

Conviendrait-il de rappeler, tant la chose parait évidente que sans amour, il n’y aurait pas eu de création humaine, de civilisation, d’histoire… de vie. Notre unique rempart contre l’obscurantisme, le sectarisme, le dogmatisme, l’égoïsme, le despotisme, en un mot : le Léviathan, c’est l’amour.

Commencer par s’aimer soi-même, aimer son prochain ensuite et franchir le pas vers l’amour sacré pour ceux qui le souhaitent, tel me semble être la véritable destinée de l’homme. Pas d’amour point de vie, ou alors par synonymie, c’est-à-dire par accident, ainsi que le précisaient nos vénérables falâcifa, ce qui nous amènerait, au bout du compte à un rapport adventice avec la vérité (le Vrai, pour mieux communier avec les soufites).

« En fait, dit la bien-aimée, ce n’est pas moi qui suis l’objet de ton amour. Tu es amoureux d’autre chose et je ne suis que la demeure de ton bien-aimé. Le véritable bien-aimé est unique et l’on n’espère rien d’autre lorsqu’on est en sa compagnie ». Jalâl Eddine Al-Rûmî.