Dire de Muhammad Ibn Abd al-Wahhab (1703-1792) –précurseur du wahhabisme– qu’il est fondateur d’une école juridique, ce serait lui accorder un honneur qu’il ne mérite pas. Prétendre que c’est un simple « mujtahid », ce serait lui reconnaître un mérite qu’il serait premier à récuser, du fait qu’il a contribué à sceller définitivement la porte de l’ijtihâd (opinion autorisée du juriste). N’ayant pas brillé par ses apports théoriques en matière de fiqh (droit musulman), récusant totalement le kalâm (apologie défensive, théologie), il s’est distingué par quelques primitifs crédos reposant uniquement sur des arguments d’autorité.

Encore plus littéraliste que le hanbalite Ibn Taymiyya, il s’oppose à tout usage de la raison en matière de al-Ahkâm al-Shar’iyya (la qualification légale des actes humains).

En somme, il serait, de par ses options épistémologiques ultra-antirationalistes et, inductivement, de par ses positions politico-religieuses, à l’extrême droite de la droite hanbalite représentée par Ibn Taymiyya et son disciple Ibn al-Qayyim.

Dès lors, pourquoi la lecture wahhabite des textes religieux, laissant si peu de place à la raison, devrait-elle, rachitiquement inconsistante qu’elle est, retenir notre attention au regard d’autres interprétations des données scripturaires, telles que celles de mu’tazilites ou des falâcifa, autrement plus fondées tant historiquement que scientifiquement?

La réponse en est que le salafisme, en tant qu’antirationalisme et conservatisme, constitue la plate-forme historique commune à l’islam politique contemporain. Il n’est qu’à lire les référents doctrinaux des « Frères musulmans », consignés dans les écrits de Hassan al-Bannâ (1909-1949) ou Sayyid Qutb (1906-1966) (théoricien du salafisme djihatiste, faut-il le rappeler ?) pour mieux s’en convaincre.

Nos politico-religieux sont donc génétiquement salafistes. Wahhabites, ils le sont devenus par « réalisme » politique et souci d’efficience « opérationnelle ». Le « grand frère saoudien » et ses satellites étant, pour les besoins de la cause, d’un soutien politique « extra muros » quasi inconditionnel, et d’une générosité pratiquement illimitée.

Ce faisant, et contrairement au discours « modéré » véhiculé par leurs instances officielles (les tunisiens étant désormais habitués à leur parfaite maîtrise du double discours, pratique qu’ils revendiquent en toute conscience sous le nom de « taqiyya »), nos « nahdhaouis » se sont radicalisés.

Ce qu’il conviendrait de bien voir, c’est que les implications de l’ultra littéralisme des wahhabites ne sont pas uniquement théoriques, voire religieuses, mais éminemment politiques. Ceci tient à la nature du droit islamique qui ne qualifie pas seulement les ‘ibadât (les actes religieux), mais aussi les mu’âmalât (les actes socio-politiques).

De sorte que l’option rationaliste appliquée au droit islamique mènera à un modèle politico-religieux « progressiste », l’antirationalisme, ou son pendant le littéralisme, aboutira nécessairement à un modèle « conformiste ». Le “réactionnaire” salafisme wahhabite étant l’extrême illustration de celui-ci.

Pour un rationaliste, tel qu’Averroès, par exemple, un acte ne saurait être qualifié d’obligatoire (al-fardh) ou bien de prohibé (al-mouharram) que si le sens obvie du Coran le stipule expressément. Les versets équivoques « mutashâbihât » (devant être rationnellement interprétés selon le philosophe), la Sunna(Tradition du Prophète), le qiyâs (analogie juridique -qu’il ne tient pas en grande estime comparativement au syllogisme-), l’ijmâ’ (consensus -de qui au juste? s’interroge-t-il-) ne statuent que sur les actes licites (al-mubâh), méritoires (al-mandûb lahou) ou bien détestables (al-makrûh).

Pour un ultra littéraliste, tel que Muhammad Ibn Abdelwahab, un propos attribué à un tâbi’iy at-tâbi’iy(suivant du suivant du Prophète), salafoun sâlihoun (pieu devancier) s’il en est, au moyen d’un improbable isnâd (chaîne des transmetteurs) un demi-siècle après la mort du Prophète aux confins des Indes pourrait légitimement donner matière à takfîr (ex-communion). C’est ainsi qu’il en arriva à ex-communier tour à tour les mutkallimûn (théologiens), toutes écoles confondues, les falâcifa, les soufites, les chrétiens, les juifs… Bref, tous ceux qui ne partageaient pas ses vues étaient frappés d’anathème par le rigoriste hanbalite. Tout ce beau monde devait, à l’en croire, « être frappé par l’épée ». Nous passerons sous silence, par pudeur, les « arguments » de ce triste sire, justifiant pareilles hécatombes : il y est question de sorcellerie et autres maléfices sataniques (s’agissant notamment des chrétiens et des juifs), totalement incompétents que nous sommes en affaires de gourous.

Brossé à grandes lignes, c’est ce à quoi veulent nous réduire nos politico-religieux « post-révolutionnaires ». A la lecture du « At-Tahrîr wa at-Tanwîr » de feu Sidi Taher Ben Achour, nous mesurons les avancées spectaculaires auxquelles nous invitent les wahhabo-nahdhaouites et consorts. C’est, à ne pas en douter, ce qui a fait dire à Monsieur Rafik Bouchlaka, à l’adresse du Professeur Youssef Seddiq : « Je vous suis supérieur en modernité ». Le philosophe, frappé d’apoplexie, en est resté sans voix.

(A suivre : Confrérie islamiste-section d’Ifriqiyya et antécédents wahhabites -2-)

 

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