Krishna : Lamour incarné

Qu’est-ce que l’amour ? Suis-je sous son emprise ? Peut-on aimer l’autre sans s’aimer soi-même ? L’amour est-il de nature physique ou bien spirituelle ? L’amour atteint-il sa finalité dans l’être aimé ou bien en soi-même ?

Sans ces brulantes questions qui, irrationnellement tues, resteront, à jamais, sans réponses, serait-on encore fondé à discourir de la flamme de la passion ? Telle est la mystérieuse magie de l’amour : un seul « oui » finira par balayer toute forme de vaine résistance, celui qui précédera le désarmant aveu du : Je t’aime.

Au reste, n’eut été ce verbe qui est au fondement même de la vie, l’idée de la mort serait insoutenable Pire encore elle s’imposerait aux esprits comme étant, indubitablement, non-être. Non seulement toutes les constructions théoriques relatives à de l’au-delà s’effondreraient, les systèmes métaphysiques des philosophes amputés de la nécessaire abstraction ne connaitraient pas un meilleur sort. Il n’est pas jusqu’à la philosophie elle-même qui ne serait, si tel était le cas, frappée de caducité, tant il est vrai que le principe de l’identité, constituant, à l’encontre des sophistes, la pierre angulaire de l’édifice philosophique, serait révoqué en doute. Ceci, les pères fondateurs de la philosophie, Platon et Aristote l’avaient bien vu. Bien qu’ayant échafaudé leur système philosophique, sur la même base, le logos, ils ont divergé, par la suite, sur l’ordre rationnels des étants. Le premier ayant opté pour un ordre ontologique transcendantal. Le second, a quant à lui, assis son système sur le principe d’immanence.

Il est, toutefois, remarquable que nonobstant les différences tant épistémologiques qu’ontologiques (recensés au gré d’un exposé plutôt dialectique, il est vrai, par Al-Fârâbî, dans son « Livre de la conciliation des opinion des deux philosophes : le théiste Platon et Aristote »), des deux doctrines : la diaíresis (al-Qisma=division) pour Platon et la démonstration syllogistique, érigée en principe de causalité pour Aristote, curieusement les deux philosophes contreviennent respectivement à leur système ontologique : Le premier en décrétant, sans ambages, qu’arrivée au niveau de la noèsis, ultime stade épistémo-ontologique platonicien correspondant au monde des Idées, l’âme (du philosophe accompli nécessairement au stade où nous en sommes) n’entretient plus un quelconque rapport dialectique avec le Bien, mais une relation particulière que Platon nommera extrême extase et dont Socrate en fit l’unique expérience à l’occasion de sa participation à la guerre du Péloponnèse, ayant opposé Athènes à Spartes, et s’étant conclue par la victoire de cette dernière.

Si bien qu’au moment même où ses camarades de jeu, les soldats athéniens, prenaient la raclée de leur vie, Socrate participa sur le tard à la troisième et dernière guerre du Péloponnèse (412-404 av J.C.), l’âme du philosophe était en pleines réjouissances amoureuses avec le souverain Bien.

Sans être aussi imagée que la métaphore platonicienne, la position d’Aristote à ce sujet n’en est pas, cependant, très éloignée. Le Stagirite soutient que le rapport du Premier Ciel au Premier Moteur n’est nullement régi, à l’instar des autres êtres, par le principe de causalité, mais par une sorte de désir, nommée aussi parfois : passion qui échappe aux dichotomies aristotéliciennes traditionnelles.

La véritable raison de cette volte-face au principe de rationalité présidant aux doctrines des deux fondateurs de la philosophie et son remplacement par la notion d’amour, nous sera involontairement fournie par un philosophe un peu plus tardif : Plotin, ayant imprudemment négligé l’ex-cursus des deux philosophes via la notion amour, s’est évertué à ériger sa métaphysique sur les strictes lois du logos philosophique. Si bien qu’il aboutit, principe de l’identité faisant loi, à une métaphysique négative, où l’on ne pouvait même pas dire de l’Un plotinien qu’il est un, de peur de fractionner son unité en deux parties correspondant au fait qu’il est et qu’il est un. A l’extrême limite pourrions-nous dire que l’Un est sans y ajouter un mot de plus, sous risque de partition.

C’est ce que l’on a pris coutume de désigner par métaphysique plotinienne et c’est ce que nous entendions plus haut lorsque nous disions que n’eut été la notion d’amour, la philosophie n’aurait pas dépassé, au moyen de son étriqué logos, et du rigide principe de l’identité qui nécessairement en découlait, le stade végétatif .

Une raison supplémentaire donc pour rendre grâce à l’amour !

(A suivre: L’amour dans tous ses états : II – Amour profane et amour sacré)