A s’en tenir à son introduction, le traducteur des Topiques d’Aristote, Jacques Bruncshwig semble avoir totalement ignoré les commentaires arabes, notamment ceux d’Al-Fârâbî, et ceux plus détaillés d’Ibn Rochd, bien que le grand commentaire en ait été perdu. La division de l’Organon par les falâcia est, à elle seule matière à débattre, de la réception des premiers commentateurs, tels qu’Alexandre le Grand, Themistius ou Théophraste, de l’œuvre « logique » d’Aristote, abusivement, et en tout extra, ou bien infra, philosophiques nommée Organon (littéralement: Outil non-auxiliaire).

Les premiers commentateurs, notamment Alexandre d’Aphrodises, victimes, sans doute, de la précocité des livres II à Vii, dont certains passages ont été vraisemblablement écrits du vivant même de Platon, ont accordé la préséance dans leurs commentaires aux divergences aristotélo-platoniciennes s’agissant du concept de dialectique. Il s’en est suivi une négligence plus que patente de vocation proprement logique des Topiques, pourtant évidente au livre I et VIII augurant des premières analytiques (Les al-Maqulât des falâcifa) et en constituant même les préliminaires nécessaires. Quasiment négligée par les premiers traducteurs français des Topiques aristotéliciennes, la vocation purement logique des textes un épars, il est vrai, et, partant pouvant prêter à confusion, certains y ont même vu un manuel d’apprentissage des techniques de débats et autres dialogues, a été, certes mise en relief par Brunschwig dans sa traduction française de l’ouvrage, mais pas suffisamment à en juger par son apparat critique et l’économie générale de sa traduction des livre II à VII. A cela une cause, entre toutes, s’impose à l’analyse : sa négligence de l’ordre d’exposition de l’Organon d’Aristote instauré par les philosophes musulmans.

Mais avant d’en arriver à cet exposé, procédons à un petit rappel historique.

Les falâcifa, tout le monde le sait, ont opté pour une classification crescendo, suivant le classement des sciences d’Aristote, allant de sciences les plus accidentelles aux sciences les plus substantielles. Al-Fârâbî emboite, dans son Inventaires des sciences (Ihsâ’ al-‘Ulûm), le pas au Stagirite, en subdivisant sa recension suivant trois critères : l’objet, la méthode et le but de chaque science. A mesure que ceux-ci sont plus abstraits, donc plus transcendants à la matière, plus on s’élève dans le classement hiérarchique des sciences chez le second maître ; et, de ce fait, plus la science est tenue pour plus noble, allant du droit islamique (‘Ilm al-Fiqh) le plus engoncé dans la matière, et par conséquent assujetti, de par ses objet, méthode et but, à la corruption, jusqu’à aboutir à la science métaphysique (‘Ilm mâ ba‘d at-Tabî‘a ou ‘Ilm al-Rubûbiyya), science au faîte de l’abstraction tant ses objets, méthode et but sont dans un rapport de transcendantlité par rapport au monde supra-lunaire, celui des corruptibles.

Mais ce qui nous importe le plus dans ce classement fârabien ce n’est pas tant la nomenclature de son inventaire, que la teneur de l’épistémologie observée dans son inventaire, notamment celle relative au critère appliqué à la méthode adoptée par chaque science, à savoir le plus ou moins grand degré d’abstraction.

En effet, plus la méthode adoptée par telle épistémé est plus épurée de la matière, et donc plus abstraite, plus le faylasûf lui confère un rang plus élevé dans son inventaire. Or, méthodologiquement, la dialectique (al-Jadâl) est, certes, supérieure, de par son formalisme plus accentué, à la rhétorique (al-Khatâba), mais elle demeure, ce faisant, en-deçà de la syllogistique (al-Borhân) qui est au faite du formalisme (as-Sûriyya) et productrice, par voie de conséquence, de vérités apodictiques.

De sorte que le niveau dialectique ne saurait atteindre la perfection du niveau démonstratif ni son degré d’assurance au regard de la vérité. Ibn Rochd en impute la responsabilité à la confusion ressortant des propositions dialectiques entre ce qui relève de l’ordre du nécessaire et ce qui relève de l’ordre de l’accidentel. La « définition », qui n’est, d’ailleurs, dite pour cette cause, que par synonymie, des étants en ce qu’ils sont est pour cette raison dite imparfaite. La définition existentielle (al-wujudiyya), absolue (al-Mutlaqa) ou universelle (al-Kulliya) étant exclusivement réservée aux propositions syllogistique (burhâniyya).

Toutes considérations proprement logiques qui ne sauraient être dégagées à partir de la simple juxtaposition des exposés de Platon et d’Aristote s’agissant de la fonction de la dialectique dans leurs systèmes philosophiques respectifs.

Il appert donc de ce qui a précédé que la traduction française des Topiques aurait gagné en rigueur conceptuelle pour peu qu’elle ait pris en compte la classification tripartite des falâcifâ, en y adjuvant la connotation péjorative, qui ne ressort pas suffisamment du concept Topiques et bien présente dans celui de dialectique (al-Jadal), appelant à coup sûr le paradigme platonicien tant critiqué par Aristote, mais à fortes occurrences logiques, ainsi que l’on montré nos falâcifa, situant le Jadal après les Réfutations sophistiques, il est vrai, mais avant, c’est-à-dire en guise de propédeutique logique aux analytiques premières (al-Maqûlât) et secondes (al-Borhân). D’où leur vocation strictement logique des Topiques (al-Jadal), toute approche polémique aristotélo-platonicienne des Topiques, serait, dès lors, sinon rendue totalement caduque, du moins à portée théoriques et intérêts historiques fort peu limités.

Il conviendrait de noter, afin de mieux apprécier la place centrale qu’occupe cette division tripartite des propositions constitutives du l’Organon que cette hiérarchie logique a été scrupuleusement observée par les falâcifa, en dehors même des topoï proprement logiques. Le classement tripartite des niveaux d’esprit et des textes religieux sur lequel repose le canon de l’interprétation chez l’auteur du Traité décisif en est, à cet égard, la meilleure preuve.

(A suivre)